Cannabidiol

Cannabidiol : La fièvre verte ?

Dr Gilles Delmiglio ouvre une discussion à propos de nouveaux allègements thérapeutiques, en rien un manifeste contre le médicament, synonyme de bien des progrès au-delà des abus et excès. De nouvelles pistes proposent des réponses comportementales ou péri-thérapeutiques, intéressantes car jusqu’alors plutôt négligées par la facilité notamment d’une automédication qui peut parfois se révéler dangereuse.

Le bonheur est-il dans l’armoire à pharmacie ? Ces petites pilules plus ou moins colorées qui sont devenues le quotidien des petits et grands maux, symbolisent parfaitement le pouvoir de l’industrie sur nos vies. Pas la moindre douleur sans paracétamol ou ibuprofène, aucun souci ne doit résister aux hypnotiques et antidépresseurs et la moindre infection se doit d’être écrasée par une marée d’antibiotiques avec le plus souvent la même mesure qu’un char d’as- saut s’acharnant sur une souris.

weed2Qu’avons-nous retenu de la complexité de la nature qui nous constitue et nous entoure ? On peut être surpris des organigrammes simplistes qui délimitent les maladies et ordonnent – dans un sens souvent sévèrement prescripteur – les thérapeutiques. On a vu récemment la définition de la dépression imposer une certaine fusion avec celle de troubles bi- polaires, permettant d’étendre les indications de molécules existantes à défaut d’en trouver de nouvelles – quel magnifique hasard pour les fabricants.

A travers des millions d’années d’évolution, les interactions complexes entre animaux et végétaux ont développé chez chacun des propriétés dont le sens, le chaos et l’infinie richesse nous échappent en grande partie. Avant la médecine moderne, les civilisations anciennes ont largement rationalisé l’utilisation des plantes les moins toxiques dans des affections souvent bénignes ou traumatiques, avec par exemple beaucoup de bonheur chez les Romains et moins ensuite, l’Inquisition préférant brûler sorcières et remèdes sur le même bûcher. Hildegarde Von Bingen avait cependant au XIe siècle, développé une science dont la justesse a été en grande partie validée.

A l’âge moderne, c’est d’abord en étudiant à la lumière de la révolution de la science du vivant les plantes les plus toxiques, qu’ont été découverts la digitaline, l’acide salicylique, le docetaxel (TaxotèreTM) dont l’ancêtre est issu de l’if, arbre de mort pour les Grecs anciens et dont les Gaulois enduisaient leurs flèches.

Depuis une quinzaine d’année, la recherche s’est essoufflée : peu de nouvelles molécules innovantes. Des startups se sont d’ailleurs spécialisées dans les tests au hasard de molécules, cueillant des herbes sur le tarmac en sortant de l’avion ou synthétisant de manière aléatoire des variantes, ensuite testées de manière tout aussi aveugle, études revendues ensuite à des firmes pharmaceutiques à l’éthique modulée par des profits éblouissants.

La notion de guérison est devenue caduque : on entre en rémission, on est « porteur chronique » ou en pré-pathologie. Faites discuter un médecin, responsable de votre santé, face à un docteur en biochimie ou biologie moléculaire et le gouffre entre la complexité du vivant et la grossièreté de la thérapeutique vous semblera évidente. La médecine aspire pourtant désespérément à la science, parfois avec une désespérante maladresse impuissante.

On ne meurt cependant pas tous les jours au cours d’une vie, mais cet épisode unique est souvent déterminé par des conditions pathologiques peu nombreuses – cibles des médicaments modernes, elles- mêmes déterminées par des conditions préalables et modes de vie. Le recours à la « médecine » par nos contemporains est cependant quasi-quotidien et précoce : on diminuerait cependant plus considérable- ment la mortalité en apprenant à nos semblables les gestes de bases de réanimation cardiopulmonaire qu’en augmentant la densité en pharmacie et médecins.

Mais que cherchent donc nos contemporains, sinon un mieux-être que les petites boîtes jaunes et rouges semblent leur refuser durablement ? Il faut remarquer qu’à côté de la médecine occidentale, les médecines chinoises, ayurvédiques, amérindiennes, islamiques et d’Europe Centrale et de l’Est ont conservé une place majeure à l’utilisation de plantes dans les plaintes les plus courantes. Les métabolites dits secondaires fabriqués par les plantes obéissent à des fonctions incomprises ou de défense contre les herbivores, pathogènes, autres plantes, oxydation et rayonnements ou encore de signaux d’attraction d’insectes pollinisateurs ou de communication avec d’autres plantes et microorganismes. La législation, hormis pour les plantes toxiques, considèrent ces métabolites comme complément alimentaires. Il faut noter que les effets observés en administrant la substance isolée est souvent inférieure à ceux liés à l’ingestion de la plante.

Cannabis thérapeutique

Qui croirait à cette étape pouvoir introduire le cannabis dans la discussion ? Le cannabis est une herbe contenant des centaines de composés qui ne se résume pas au fameux THC, la « balle d’argent » du can- nabis ne résumant pas le « fusil synergique complexe » de l’effet global de la plante, légalement considéré toxique.

La prescription de cannabis thérapeutique pur, type Bedrocan avec divers couples fixes de concentrations substantielles en THC (jusqu’à 22%) et CBD, est théoriquement possible en France depuis juin 2013 mais avec tant de restrictions (obtention d’une ATU) et un certain flou législatif que le fait est rarissime. Le Sativex (THC/CBD 1 :1 autour de 2.5%) est en théorie autorisé depuis 2014 pour soulager les douleurs de la sclérose en plaques, mais faute d’accord sur le prix avec les pouvoirs publics, reste à ce jour indisponible.

BlueDreamTM

Ni médicament, ni dispositif médical, la plante labellisée BlueDream qui affiche un taux de THC négligeable inférieur à 0,2 % mais une forte concentration en cannabidiol (CBD, autour de 11%), est très officiellement considérée à ce jour par la majorité des législations européennes, y compris française, comme un complément alimentaire sans effet psychotrope toxique notable hormis à l’extrême une légère sédation en cas de surconsommation importante. L’entreprise suisse qui la commercialise a mis au point un processus de fabrication rigoureux et contrôlé, assurant la production d’une plante en accord avec les taux licites imposés légalement. Ses dérivés (pommade, crème, huile, tisane, bonbon) sont d’ailleurs distribués depuis Octobre 2017 en France. Bien que BlueDream ne possède aucune des propriétés psychotropes spécifiques du can- nabis, sa teneur substantielle en CBD le rend potentiellement intéressant à divers titres au- delà du simple effet de relaxation bénigne pour lequel il est vendu, étant évidemment interdit d’invoquer une quelconque vertu thérapeutique lors de son commerce.

CBD

En effet, le CBD est un cannabinoïde, bien issu de la plante de cannabis, avec une configuration moléculaire très proche de celle du THC, mais contrairement à ce dernier absolument pas concerné par la loi sur les stupéfiants car ne possédant aucun de ses effets psychotropes, c’est à dire qu’il ne provoque pas de sentiment d’ivresse, de vertige ou d’euphorie, caractéristiques associées au THC et plus généralement à l’usage récréatif du cannabis.

En répertoriant les plus de 1800 publications scientifiques sur le Cannabidiol à ce jour depuis la découverte de ce cannabinoïde par le Professeur Mechoulam en 1963, père de la science du cannabis et ayant ouvert la voie à son usage médical en Israël, on constate que plus de la moitié d’entre elles ont été effectuées au cours des 5 dernières années, à travers des prismes d’intérêts médicaux.

Il faut insister sur le fait que le CBD possède une affinité extrêmement limitée pour les récepteurs cannabinoïdes CB1 & CB2, mais interagit avec les signaux adénosine avec un effet anti-inflamma- toire et une diminution de la production de TNF-a, avec les récepteurs 5-HT1a régulant la circulation cérébrale, avec les récepteurs NMDA et un effet antioxydant puissant en luttant contre les radicaux li- bres. Naturellement, le CBD module les récepteurs opioïdes, la danse inflammatoire des cytokines, le cycle veille-sommeil et la formation de protéine c-Fos neuronale, impliquée dans la régulation cérébrale sans effets moteurs contrairement à d’autres psychotropes. On a ainsi mis en évidence des effets variés et puissants, avec un profil dominant de régulation, sans toxicité dans des domaines variés, de la douleur à la fois nociceptive et neuropathique, la lutte contre l’inflammation, la stabilisation et promotion cellulaire : anxiété, dépression, certaines épilepsies, psychoses, certains cancers par une inhibition de l’angiogenèse, antiémétique, protection contre la stéatose hépatique qui promet de constituer un nouveau fléau, prévention du diabète et de ces complications… De nombreuses études ont démontré l’efficacité et l’innocuité de ce composant, avec un profil très favorable de lutte contre l’obésité et les troubles cardio-vasculaires . Des effets très favorables ont été mis en évidence dans les ad- dictions au tabac et opioïdes …

En dermatologie, on observe en application locale un effet bénéfique sur les pathologies inflammatoires liées au sébum telle l’acné, du fait d’une diminution de la sécrétion et de l’inflammation sébacée.Un des aspects intéressants de cette approche est qu’au lieu de synthétiser un composant pour en faire un principe chimique exclusif, on pourrait plus couramment envisager d’utiliser dès aujourd’hui dans des maux du quotidien et sans prescription, un cocon biochimique naturel et tempérant une substance donnée, la plante, marquant une nouvelle étape dans l’utilisation plus large de la phytothérapie – une notion d’excipient modérateur naturel.

En considération des ravages liés à la surconsommation de paracétamol – dont l’ironie de sa sur-utilisation se loge jusqu’au mode d’action encore largement incompris, ibuprofène, codéine & hypnotiques addictogènes, de nouvelles armes thérapeutiques pourraient bien révolutionner nos habitudes et déplacer un peu plus l’armoire à pharmacie familiale dans le pré, voire donner quelques maux de têtes à l’exclusivité des grands groupes pharmaceutiques, malgré le caractère indispensable de leur travaux dans la majorité des champs thérapeutiques à ce jour.

Dr Gilles Delmiglio, SpR, MD, est diplômé en techniques d’injections et de comblement et a qualifié à Harvard Medical School, Etats-Unis, en “Laser & Aesthetic Skin Therapy”. Membre de l’International Peeling Society, American Society for Laser Medicine & Surgery, American Acne & Rosacea Society, AAAM, AFME, il est consultant, formateur et conférencier international pour ZO Skin Health.

Réferences :

1. Consultation Pubmed Janvier 2018 : 1983 références 2. Mechoulam, the structure of cannabidiol, Tetrahedron, 1963 (19 ; 2073) 3. Mechoulam, Cannabidiol–recent advances. Chem Biodivers. 2007 Aug;4(8):1678-92. 4. Xyong, Cannabinoids suppress in ammatory and neuropathic pain by targeting a3 glycine receptors. J Exp Med. 2012 Jun 4;209(6):1121-34. doi: 10.1084/ jem.20120242. Epub 2012 May 14. 5. Burstein, Cannabidiol (CBD) and its analogs: a review of their effects on in ammation. Bioorg Med Chem. 2015 Apr 1;23(7):1377-85. doi: 10.1016/j. bmc.2015.01.059. Epub 2015 Feb 7. 6. Devinsky, Cannabidiol: pharmacology and potential therapeutic role in epilepsy and other neuropsychiatric disorders. Epilepsia. 2014 Jun;55(6):791-802. doi: 10.1111/epi.12631. Epub 2014 May 22. 7. Solinas, Cannabidiol inhibits angiogenesis by multiple mechanisms, Bri Jour Pharmaco, May 2012, DOI:10.1111/j.1476-5381.2012.02050.x 8. Rock, Cannabidiol, a non-psychotropic component of cannabis, attenuates vomiting and nausea-like behaviour via indirect agonism of 5-HT1A somato-dendritic autoreceptors in the dorsal raphe nucleus, British Jou Pharmac, Jul 2011, DOI:10.1111/j.1476- 5381.2011.01621.x 9. Yang, Cannabidiol protects liver from binge alcohol-in- duced steatosis by mechanisms including inhibition of oxidative stress and increase in autophagy, Free Radic Biol Med. 2014 March ; 68: 260–267. 10.Liou, Cannabidiol As a Putative Novel Therapy for Diabetic Retinopathy: A Postulated Mechanism of Action as an Entry Point for Biomarker-Guided Clinical Development, Curr Pharmacogenomics Person Med. 2009 September ; 7(3): 215–222 11.Parray, Cannabidiol promotes browning in 3T3-L1 adipocytes. Mol Cell Biochem. 2016 May;416(1-2):131-9. doi: 10.1007/s11010-016-2702-5. Epub 2016 Apr 11. 12.Stanley, Is the cardiovascular system a therapeutic tar- get for cannabidiol? Brit Jour Clin Pharmac, Jun 2012, DOI:10.1111/j.1365-2125.2012.04351.x 13.Morgan, Cannabidiol reduces cigarette consumption in tobacco smokers: preliminary ndings. Addict Behav. 2013 Sep;38(9):2433-6. doi: 10.1016/j.add- beh.2013.03.011. Epub 2013 Apr 1. 14.Hurd, Early Phase in the Development of Cannabidiol as a Treatment for Addiction: Opioid Relapse Takes Initial Center Stage. Neurotherapeutics. 2015 Oct;12(4):807-15. doi: 10.1007/s13311-015-0373-7. 15.Attila, Cannabidiol exerts sebostatic and antiin ammatory effects on human sebocytes, The Jou of Clin Investig, Jun 2014, doi:10.1172/JCI64628.

Author: Body Language

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