Une histoire de la beauté

Une histoire de la beauté

La beauté, considération ancestrale, permanente et toujours si mystérieuse des sociétés humaines, nous est racontée par le Dr Jacques OHANA, à travers son caractère symbolique, artistique, culturel, philosophique et historique, expliquant l’émergence de la chirurgie esthétique dans notre société moderne.

La culture est le langage d’une société. Elle traduit son fonctionnement et ses institutions et s’exprime aussi bien dans l’organisation globale de cette société que dans le moindre de ses détails.
L’art est l’expression intime d’une société, qui nous permet de comprendre le sens caché et profond d’une civilisation, même depuis longtemps disparue, un élément à part entière des critères qui la constituent, la structurent et la définissent. Tout être à sa manière, est l’artiste de sa vie, et une société ou une civilisation qui est la somme de ses composantes individuelles exprime ses états d’âme, ses tourments, ses désirs, ses fantasmes, ses contradictions. La quête de la beauté est une de ses composantes principales et l’apparence d’un individu s’intègre dans cet espace culturel et social.
Cette beauté, les Anciens l’ont racontée et mise en scène à travers un certain nombre de mythes. Ainsi, eût-il été plus long, le nez de Cléopâtre aurait dit-on, changé la face du monde, tant il est vrai que la beauté peut, à l’instar d’une aile de papillon froissée, faire et défaire des amours et des empires. Qui ne se souvient de Narcisse absorbé par sa propre image ; de la pomme donnée par Pâris à Aphrodite au grand dam d’Athéna et qui provoqua la guerre de Troie ; de Pandore, première femme de l’Univers, parée de toutes les grâces, fécondant les arts et dont la curiosité fut source de tous les maux de la terre.
Hormis la beauté divine, cette grâce ne se donne pas comme naturelle. Que les hommes aient éprouvé la nécessité de se peindre le visage et le corps, d’y inscrire des marques rituelles, d’y opérer des transformations formelles, prouve que la beauté est culturelle et qu’elle peut aller très loin dans les préoccupations d’une société. Cette quête esthétique, qu’expliquent parfois des considérations symboliques, érotiques ou religieuses, sert également à se démarquer du monde. Elle raconte aussi l’idéal de perfection plastique auquel rêve une société.
De tout temps et en tous lieux, hommes et femmes ont éprouvé la nécessité et la volonté de se transformer par des marques rituelles, des pratiques vestimentaires, ou d’autres modes de différenciation, témoignant ainsi de l’importance culturelle de la beauté et des préoccupations spécifiques d’une société.

Les Vénus de la Préhistoire

Fig. 1 Les Vénus de la Préhistoire

Représentation artistique du corps
La beauté corporelle relève d’un certain nombre de techniques et à ce titre, elle possède une finalité artistique et idéale. La préhistoire nous livre avec parcimonie les premières représentations humaines retrouvées lors de fouilles archéologiques.
Les Vénus paléolithiques représentent une hypothétique déesse mère, symbole de fertilité et d’abondance. Les seins, le ventre, les fesses et les hanches sont hypertrophiées, alors que les membres et la tête sont réduits à leur plus simple expression. La Vénus de Willendorf, opulente stéatopyge en est la plus parfaite illustration. Fig.1  Les interprétations restent réservées et imprécises quant à la symbolique réelle des sculptures préhistoriques encore peu nombreuses, comme la Vénus de Lespugue ou la Dame de Brassempouy.
L’Egypte antique restera dominée par l’obsession de l’au-delà et des rituels de passage à l’autre monde.

La plupart des œuvres d’art, témoignant d’un véritable culte pour la beauté, représentent des divinités, des pharaons et des incarnations divines comme conçues pour l’éternité, à la fois dignes et austères, éloignées des préoccupations terrestres.
Cet art idéaliste à forte connotation religieuse, révèle une connaissance approfondie de l’anatomie, un souci du détail et un sens parfait des formes et des couleurs, avec pour objectif cependant, davantage l’expression de l’essence de l’individu, son incarnation, plus que sa simple représentation objective. Les statues des époux Rahotep et Nefret à l’apparence physique noble et sereine, sont révélatrices de cette symbolique qui affirme la position hiérarchique du couple, sa dimension quasi divine, insiste sur la puissance du pharaon, la douceur et la beauté de son épouse (khôl autour des yeux et visage poudré). Fig.2
Seule la brève période amarnienne marquera une rupture avec le canon de la statuaire égyptienne traditionnelle. Elle est le fait des artistes de l’époque du Pharaon Akhenaton (vers 1800 avant J.C.), qui passent de l’idéal symbolique au réalisme le plus poussé pour le culte du seul dieu du disque solaire, Aton. Les personnages semblent démystifiés et retrouvent une dimension humaine. Le pharaon lui-même est alors représenté le crâne très allongé, le ventre projeté en avant, les cuisses fortes, et ce maniérisme particulier se trouve accentué et multiplié sur les autres statues caractéristiques de ce règne avant que la parenthèse amarnienne ne se referme.

Égypte antique. Rahotep et Nefret

Fig. 2 Égypte antique. Rahotep et Nefret

Ainsi, tourné vers un divin inaccessible et au service de l’au-delà, parfait dans son expression, l’art égyptien certes témoin de sa culture, restera fort éloigné de la réalité humaine et quelque peu figé dans un conservatisme de près de 3000 ans.
La Grèce antique fera preuve de beaucoup plus de subtilités et la force, autant que la diversité de ses expressions artistiques, exercera pour longtemps et jusqu’à nos jours une grande influence culturelle.
À l’époque archaïque on retrouvera quelques points communs à l’art égyptien avec cependant la notable et essentielle apparition de la nudité, caractéristique spécifique d’un mode de vie où le sport en particulier se pratiquait nu.
Le corps humain rapidement pris comme modèle, servira de base et d’inspiration pour exprimer au mieux et de manière réaliste, les critères de beauté de cette civilisation.
La période du premier classicisme ou siècle de Périclès (2ème moitié du Vème siècle avant JC), marque une étape radicale dans l’histoire de l’art et de l’humanité. Elle sera le fait de nombreux artistes dont trois en particulier en seront les acteurs principaux :
Polyclète fonde sa représentation du corps humain sur un système de rapports mathématiques proposant des proportions idéales dans son ouvrage « le Canon », interrogeant les critères de la beauté absolue qu’il considère comme le résultat d’un calcul subtil des nombres.
Phidias imposera ses propres conceptions dans les décors du Parthénon établissant ainsi un véritable manifeste de l’art classique.
Myron sculptant des corps tendus et comme en mouvement, apporte une dimension dramatique notamment avec le Discobole. Ses œuvres sont d’un extrême réalisme et d’une expressivité physique étonnante (le Minotaure).
La période suivante définit le maniérisme postclassique, qui repensera les règles jusqu’alors établies pour faire apparaître au mieux les émotions, la sensualité et l’intensité de l’expression.

Vénus de l’Esquilin inspirée de l’Aphrodite de Cnide de Praxitèle

Fig. 3 Vénus de l’Esquilin inspirée de l’Aphrodite de Cnide de Praxitèle

Aphrodite accroupie d’après un thème Hellénistique.

Fig. 4 Aphrodite accroupie d’après un thème Hellénistique.

Praxitèle en fut le principal artisan, auteur du premier nu féminin en « rond de bosse », la sculpture reposant sur un socle et non plus rattachée à un fond comme les bas-reliefs, révélant une représentation nouvelle des volumes en trois dimensions.
La figure féminine en particulier gagne en souplesse, en volupté et en sensualité, dans des attitudes suggestives parfaitement maîtrisées où la transparence des formes apparaît au travers d’un drapé léger savamment posé sur le corps. Le modèle se dénude et la sculpture exalte la beauté du corps féminin autant que celui des éphèbes. Fig.3  La légende raconte que Praxitèle fut inspiré par sa compagne Phryné, accusée d’impiété et dont la grande beauté, considérée comme une protection d’Aphrodite, lui permit d’être acquittée par les jurés qui craignaient la colère de la divinité.
La période Hellénistique, encore plus aboutie Fig.4, poursuivra cette conquête du corps humain, concevant des œuvres sublimes et quasi parfaites, comme la Victoire de Samothrace ou la Vénus de Milo. Cette quintessence de l’esprit grec marquera à jamais l’histoire de l’art, la représentation du corps et les critères de beauté et d’harmonie, et continuera d’influencer (notamment la civilisation romaine) et d’exister jusqu’à nos jours, présente chez tous les artistes de toutes les époques, jusqu’aux plus récentes.
Pour les Grecs anciens, le corps humain doit être conforme au cosmos. Le terme de cosmos se rapporte à la beauté, à la parure, à toute splendeur et désigne aussi le principe d’ordre et d’harmonie qui définit les justes proportions entre les éléments constitutifs de chaque être. Cosmos donnera « cosmétique » désignant tout d’abord la toilette et la médecine. Ce n’est qu’ultérieurement que le terme se rapportera aux fards et aux onguents destinés à une beauté éphémère.Cette beauté se comprend par un travail d’ascèse qui passe par la gymnastique, la diététique et la philosophie. Ainsi, les jeunes spartiates se présentaient-ils nus devant le tribunal des éphores, qui au besoin prescrivaient régime alimentaire ou exercice physique. À terme, la beauté du corps sculptée par l’exercice et la beauté intérieure par la philosophie, devaient coïncider pour créer l’idéal d’une beauté transcendante, qui veut qu’entre le microcosme qu’est le corps et le macrocosme qu’est l’univers, s’établisse un lien de proportionnalité et de forme idéales.

Tatouage rituel, esthétique, érotique ou religieux.

Fig. 5 Tatouage rituel, esthétique, érotique ou religieux.

Scarification, parure et ornement.

Fig. 6 Scarification, parure et ornement.

Modifications corporelles
Ainsi, des temps les plus anciens, aux sociétés les plus avant-gardistes, l’apparence et l’enveloppe corporelle inventent tous les moyens possibles conduisant à des modifications corporelles les plus variées, à une métamorphose plus ou moins radicale dans le but de se différencier, par souci de séduction, manifestation esthétique, religieuse, ou expression érotique.
Le tatouage utilise des pigments naturels ou artificiels fixés en peau profonde et de manière indélébile. Fig.5
Les Mbayas du Brésil, en utilisant des peintures faciales, signalent un rapport de différences et d’identités individuelles.
Les Caduevos improvisent des motifs à partir de la bouche, puis dessinent le visage de manière asymétrique et l’ornent d’arabesques qui ne tiennent pas compte des volumes du nez, des joues ni du menton.

Le piercing insère un objet sur une partie du corps, (la face le plus souvent), accompagné si nécessaire d’une distension de la peau (streching) pour inclure un élément plus volumineux et induire des déformations parfois surprenantes.

Les scarifications, planes, déprimées ou saillantes et hypertrophiques, créent sur la peau des motifs codés, à l’aspect décoratif, au sens bien précis, témoignant d’une bonne connaissance des processus de cicatrisation dirigée. Fig.6

Les mutilations rituelles, déformation du crâne, cou long de femmes-girafes, lèvres à plateau circulaire, langue bifide, petits pieds déformés, mutilations génitales, ont une connotation religieuse le plus souvent, esthétique parfois. Fig.7

Chez les Incas, la sculpture du crâne par compression progressive avec des plaques de bois ou de métal, obéit à des raisons symboliques et religieuses ; elle signe l’appartenance à une caste supérieure et devient la source d’une grande beauté.

Au Zaïre, l’idéal d’un crâne effilé s’obtient dès la petite enfance et s’augmente de coiffures, propres à souligner la proximité du sommet du crâne et du ciel. Fig.8

En Chine, l’origine des pieds bandés demeure inconnue, mais elle est certainement liée à des pratiques de séduction fétichistes. Fig.9

Pieds bandés en Chine pour petits souliers à talons hauts

Fig. 9 Pieds bandés en Chine pour petits souliers à talons hauts

 Femme girafe (Birmanie)

Fig.7 Femme girafe (Birmanie)

Fig.8 Sculpture du crane par compression (Zaïre)

Fig.8 Sculpture du crane par compression (Zaïre)

 

 

Cosmétique – fards & artifices
Notre société occidentale reste fondamentalement imprégnée des canons et modèles grecs et notre culture, fortement influencée par les principes qui régissaient le mode de vie dans la Cité.
La beauté occidentale trouvera ainsi naturellement son inspiration dans les règles énoncées par les philosophes grecs et les principes de base restent les mêmes, fondés sur l’exercice physique, la diététique et l’hygiène. À ceux et celles qui veulent faire l’économie de ce travail sur soi, ne restent que les artifices qui, tout comme les fards, vont constituer le versant illusoire de la beauté corporelle. Pour être beau, il ne restera que la cosmétique qui permettra de lutter contre les défauts d’une nature parfois peu encline à la clémence. D’où les innombrables techniques, les centaines de recettes diffusées par tradition orale, puis grâce à des recueils de secrets de beauté.

Agnès Sorel. Jean Fouquet 1450

Fig. 10 Agnès Sorel. Jean Fouquet 1450

L’utilisation de la cosmétique obéit à des désirs implicites ou explicites :

  • Lutter contre le vieillissement par des bains et onguents aux recettes plus ou moins magiques.
  • Masquer ou enlever les cicatrices, les éphélides ou les taches cutanées.
  • Donner au visage l’éclat d’une jeunesse, signe de virginité et de pureté ou d’une séduction conforme aux canons d’une
  • époque.
  • Contre les flétrissures de l’âge, il n’existe pendant longtemps que le fard masquant, sous l’épaisseur de la céruse, l’ovale d’un menton affaissé, ou grâce à des minuscules balles dissimulées dans la bouche, combler les joues creusées par les années.
  • Les sourcils tombants peuvent également être rehaussés par du mastic, tandis que des bandes de cuir fin permettront d’aplanir les rides du front.
Les sept âges de la femme. Hans Baldung Grien 1544

Fig. 11 Les sept âges de la femme. Hans Baldung Grien 1544

Nostradamus, auteur d’un « Traité des fardements et des confitures » qui préconise les moyens de raffermir les seins, expliquera l’art de les rembourrer de guirlandes de lierre et de les frotter avec de la graisse d’oie mêlée à du lait tiède ou à un œuf de perdrix. Fig.10  Le Calendrier des bergers (XVIe) préfère les envelopper « dans un linge trempé d’eau de prunelles et de mûres vertes distillées ». Madame de Pompadour utilisait pour cela « une sorte de ventouse qui embrassait les seins à leur base et les forçait à se gonfler pour remplir le vide formé par l’appareil ».
Plus près de nous, sous Louis XVI, la mode des talons médians d’un pouce et demi obligera les femmes à projeter le corps en arrière, faisant saillir les seins pour rétablir l’équilibre, détails d’une érotique singulière qu’incarne le goût d’une société.
La cosmétique poursuivant ses progrès, la préoccupation esthétique va croître considérablement et l’un de ses soucis primordiaux était la lutte contre le vieillissement et les flétrissures de l’âge. Fig.11  Le maquillage veut aller plus loin ; il veut transformer, modifier, configurer différemment un visage et modifier cet aspect qui lui est imposé par les structures anatomiques. La beauté, l’apparence sont plus que jamais des éléments de séduction et toutes ces stratégies sont élaborées pour les valoriser.

Gaine, corset et soutien-gorge (début XXème siècle)

Fig. 12 Gaine, corset et soutien-gorge (début XXème siècle)

Cosmétique du corps – artifices vestimentaires
Les artifices vestimentaires interviennent aussi dans cette cosmétique du corps, pour en modifier les contours.
Les courtisanes rétabliront le niveau des omoplates grâce à de petits coussinets d’attelles ou cacheront un pied difforme dans une chaussure blanche de cuir fin. Elles rembourrent leurs hanches maigres avec des coussinets, redressent leurs seins, enfoncent leurs ventres proéminents avec des corsets baleinés et n’hésitent pas à colmater leurs rides avec de la colle de poisson, mélangée à de la céruse hautement toxique. Les soins apportés aux seins méritent une attention particulière.
Si dès l’Antiquité, on porte des attelles, des buses et des bandes de tissu pour soutenir la poitrine et souligner la taille, et si en Egypte on façonnait des faux seins de mie de pain, le corset occidental apparaîtra quant à lui vers le XVIIIe siècle. Modifiant la silhouette féminine qu’il avantage en affinant la taille, élargissant les hanches et soutenant la poitrine, il permet également de glisser contre la peau des poches rembourrées qui suppléent aux poitrines maigrichonnes et favorisent les rendez-vous galants. Ainsi en est-il du corset dit « Vénus de Milo » avec ses seins en caoutchouc parfumés et palpitant au moyen d’un léger ressort placé derrière la taille. Fortement critiqué   au   XVIIIème siècle   comme   source   d’anémie, de   vapeurs, d’évanouissements et de déformations osseuses, le corset disparaîtra à la révolution pour reparaître quelques années plus tard. Les féministes prendront le relais de la contestation des médecins pour en faire un symbole de la mutilation et de l’asservissement des femmes.
Le soutien-gorge et la brassière viendront remplacer le corset dès le début du XXe siècle et permettre une plus grande liberté de mouvement.
La gaine et la guêpière, apparues dans les années 30 pour conditionner le maintien, sculptent toujours des corps selon le modèle en vigueur. Fig.12

Une beauté exprimant la santé
La société du XVIIIème siècle commence à prendre conscience de la nécessité d’acquérir, de garder un corps sain, un visage agréable et de rompre avec la toute-puissance de l’illusion qui prévalait jusque-là. Dans les siècles précédents, cette préoccupation, si elle s’était déjà fait sentir, n’avait pas trouvé les moyens techniques de se réaliser.
En Occident, le visage est traditionnellement surinvesti par des significations psychologiques et symboliques. Les proverbes et les préjugés publics se sont chargés de divulguer ce savoir empirique sans fondement réel.
Peu à peu la revendication individuelle de la beauté physique se développe d’autant que les travaux de Lavater « l’art de connaître les hommes par la physionomie », qui reprend certains principes décrits par Aristote dans « Physionomica », apportent une nouvelle lecture du visage. La parution à la fin du XVIIIème des ouvrages sur la physiognomonie met en valeur le rapport qui lie l’extérieur du corps à l’intérieur, la surface visible à ce qu’elle couvre d’invisible.
Le visage, l’attitude, la corpulence, les mouvements parlent un langage et racontent les dispositions morales et psychologiques de chacun :

  • FIG-23Les yeux sont « le signe de l’âme »,
  • La bouche, le témoin des appétits,
  • Les grosses lèvres sont jugées de peu de génie,
  • Le nez camus marque l’impudicité et la débauche,
  • Le menton fuyant signe de fourberie et de veulerie,
  • Les sourcils tombants dénotent la tristesse,
  • La poitrine étroite marque la jalousie,
  • Les seins mous un tempérament indolent,
  • Un ventre saillant annonce les appétits matériels.

Philosophes, médecins et juristes s’élèveront avec virulence contre cette méthodologie pseudo-scientifique dangereuse et dénuée de tout fondement.
Proust, à sa manière, déclarait que « si les yeux sont quelquefois l’organe où se révèle l’intelligence, le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise ».
Dès 1741, l’orthopédie naissante sous l’impulsion d’Andry pose des critères de conformité posturale, dénonce l’emmaillotage des enfants qui déforme les os, forme des bossus, des bancroches et des rachitiques et le port du corset qui enfonce les côtes, aplatit les mamelles et donne l’haleine courte. Il prône l’idéal d’un individu sain et bien portant dans le libre exercice du corps et des fonctions physiologiques.
À la lumière de ces préjugés et pour lutter à la fois contre des malformations préjudiciables à la santé et la méchante image de soi qui en résulte, les médecins du XIXème inventent une orthopédie non sanglante, la calliplastie qui permet par compression, contention, expansion, de modeler le visage et le corps tout en s’adjoignant quelques appareils de maintien du corps (colliers, bandages de toile, lames d’acier, treuils).
Il n’est pas étonnant que cette préoccupation apparaisse dans un siècle où le sujet, à la fois dans son intimité et son intériorité s’affirme sur la plan législatif et psychologique. Le souci de son apparence sous un régime fondé sur le paraitre, devient primordial pour réussir socialement et se distinguer par un visage avenant et soigné. Ce mouvement sensible impulsé par Jean-Jacques Rousseau promeut un visage vrai, qui montre par ses traits la transparence de son intériorité.
Mais cette orthopédie a ses limites tout comme le camouflage vestimentaire, d’autant qu’à la fin du siècle, l’exigence de la liberté corporelle commence à naître avec le développement des sports de plein air.
En se libérant, le corps se découvre peu à peu. C’est peu dire que la beauté se démocratise et à plus d’un titre, le XXème siècle sera celui du corps affranchi, libéré, émancipé.

L’art de prendre soin de soi par Helena Rubinstein.

Fig. 14 L’art de prendre soin de soi par Helena Rubinstein.

Colette ouvre son institut de beauté en 1932.

Fig. 15 Colette ouvre son institut de beauté en 1932.

Étranges appareils aux promesses extravagantes

Fig. 16 Étranges appareils aux promesses extravagantes

La photographie, en démocratisant le portrait individuel, rend compte des défauts d’un visage et d’un corps, détruisant par son réalisme les illusions de beauté et de jeunesse qui pouvaient perdurer lorsque l’on voyait mal son reflet.  Sport, bicyclette, canotage, tennis sont à la base d’une émancipation nouvelle et les conseils de beauté passent par l’hygiène et la santé. L’eau s’impose alors comme base de soins et d’entretien du corps dans les manuels des dames et l’art de la toilette, et celles-ci découvrent les cures de beauté, à la base d’un engouement pour la plage, les bains de mer et le sport. Le parfum s’impose rapidement comme un atout indispensable pour l’hygiène, la thérapeutique et la séduction, les instituts de beauté connaissant un développement considérable. Helena Rubinstein enseigne l’art de prendre soin de soi, largement diffusé par les magazines dédiés à « Votre Beauté ».
L’écrivain Colette abandonne un moment la plume, prend des crayons de maquillage et ouvre un institut pour conseiller et soigner elle-même les élégantes de Paris. Fig.15  Coiffure, teinture, maquillage, manucure trouvent même des espaces réservés à ces soins dans les grands magasins.
L’épilation connaît un succès qui ne va pas se démentir. Rasoir, pinces, bougies, cire et crèmes font partie des rituels de beauté régulièrement pratiqués dans ces instituts. La mode vestimentaire n’est pas en reste et les grands couturiers rivalisent d’ingéniosité pour proposer dans leurs collections des silhouettes inédites. La demande est telle, que l’on voit même apparaître d’étranges appareils aux promesses les plus extravagantes. Fig.16

Lilian Russell. Début du XXème siècle.

Fig. 17 Lilian Russell. Début du XXème siècle.

Twiggy mannequin androgyne et filiforme des années 60.

Fig. 18 Twiggy mannequin androgyne et filiforme des années 60.

Une beauté multiple
Aujourd’hui, un élément nouveau et essentiel modifie les données jusqu’alors bien établies. Parce que les sociétés sont cosmopolites et modernes, que l’information circule par satellite, que chacun chez soi, à partir de son ordinateur, accède au monde entier, tous les critères jusqu’alors spécifiques se mélangent, s’unissent et se modifient. Il reste effectivement que l’on est étonné de la multiplicité et de la diversité des expressions esthétiques. .
De ce fait, comme son image, la beauté s’est démultipliée.
Le cinéma qui révèle le visage en gros plan dans une sorte de relation intime à distance, entretient les préoccupations esthétiques, en même temps que les femmes et les hommes s’identifient aux acteurs. Les stars mythiques du cinéma sont aujourd’hui remplacées par des vedettes de télévision. Tous les mannequins, toutes leurs beautés, exotique, naturelle, plantureuse ou androgyne y ont une place.

les critères de beauté. Castings et sélection.

Fig. 19 Les critères de beauté. Castings et sélection.

Au début du XXe siècle, Liliane Russell fut le sex-symbol de son époque, arborant des formes épanouies et généreuses. Fig.17 Dans les années 60, le mannequin Twiggy au look androgyne et filiforme connaîtra son heure de gloire. Fig.18  Les critères de beauté deviennent dans certains milieux un mode de sélection, le monde du spectacle en particulier et celui de la mode, imposent d’impitoyables castings. Fig.19  Tous les extrêmes existent en effet, entre l’académisme le plus strict avec ses canons figés et au contraire, la beauté aux formes multiples, à l’analyse subjective et aux émotions plurielles. Ces critères et ces contradictions expriment en fait la richesse et la multiplicité de l’histoire de l’esthétique. L’intérêt de l’évolution des critères esthétiques de la beauté, réside justement dans cette demande très diversifiée qui a balayé les stéréotypes.

Chirurgie et médecine esthétique
C’est dans ce contexte qu’il importe d’analyser l’importance, l’intérêt et les bouleversements que la médecine et la chirurgie esthétique vont apporter. Fig.20
L’interdit biblique de la marque scarifiée ou tatouée qui a pesé comme une injonction définitive sur nos sociétés – « Dieu ayant fait l’homme à son image, et ce dernier ne saurait souffrir son morcellement ou sa destruction » -, il n’était pas d’usage dans les sociétés occidentales de mutiler ou de déformer le corps. Le souci de soi empruntera cependant des voies plus radicales. Ainsi, la restauration du visage mutilé par la guerre ou les marques de l’infamie font l’objet d’une série de préceptes et ce, dès le début du 3ème millénaire avant J.C. Le premier document connu, datant du début du 3ème millénaire avant Jésus Christ, fut déchiffré au siècle dernier par l’américain Edwin Smith. Il est attribué à Imhotep, vizir du roi Djoser et architecte de la pyramide à degrés de Saqqarah, qui fut probablement le premier chirurgien plasticien. Il aurait mis au point le moyen de réduire les fractures nasales, sans doute par voie intra-narinaire et de restructurer le nez par la mise en place de tampons et d’attelles d’argile. En Inde, au Vème siècle après J.C, Suçruta reconstituait le nez amputé des femmes punies d’adultère, grâce à un bandeau de peau prélevé sur le front, visant ainsi à réduire les marques de l’infamie et reconstituer l’esthétique d’un visage altéré.
Au XVIe siècle, Ambroise Paré invente, pour remplacer des nez « mortifiés par le gel » ou amputés par des blessures de guerre, des appendices d’or et d’argent pour les plus fortunés, de papier et de linge collés pour les plus pauvres. Il conçoit également des dents artificielles et de fausses oreilles en adaptant du papier collé ou du cuir bouilli, puis façonné. À la même époque en Italie, Gaspare Tagliacozzi reconstruit les nez amputés au moyen d’un lambeau pédiculé du bras. Johann Dieffenbach et Jacques Joseph au XIXème siècle, puis Harold Gillies au début du XXème, sont considérés comme les véritables précurseurs de l’ère moderne de la Chirurgie Plastique.

Fig.20 Cinéma et médias en écho à la chirurgie esthétique.

Fig.20 Cinéma et médias en écho à la chirurgie esthétique.

La première guerre mondiale fait apparaître une pathologie nouvelle, celle dite de « gueules cassées », pour lesquelles il a fallu en urgence penser, concevoir, inventer des techniques, certes palliatives, pour redonner « figure humaine ». Le cap de la chirurgie des mutilations et déformations franchi, une perspective nouvelle devint accessible, celle d’améliorer une configuration dite normale, de défier l’anatomie acquise, de reconsidérer une identité reçue et non acceptée. C’est la voie ouverte à l’anatomie « augmentée », une révolution silencieuse aux conséquences étendues à l’aspect physique d’abord, aux organes et à la fonction ensuite. Bien plus qu’une restauration des formes, des volumes et de la fonction, c’est une nouvelle manière de repenser le corps humain, d’en redéfinir les contours et d’en repousser les limites qui s’impose, ouvrant à l’imagination des horizons nouveaux. Ainsi, naturellement, la chirurgie plastique va donner naissance à la chirurgie esthétique offrant des perspectives insoupçonnées, rejoignant la problématique ancienne et universelle des transformations et modifications corporelles, qui permettent de se rapprocher davantage d’un moi idéal ou de ralentir les effets du vieillissement, quitte à affronter des considérations éthiques, philosophiques, psychologiques, délicates et légitimes. Le pas franchi est important, qui permet à l’individu de s’approcher au mieux d’une identification et d’une conformité prônée par la culture du groupe social.
La chirurgie esthétique, complétée par la médecine esthétique, apparaît alors sous un jour tout à fait particulier. Élément culturel à part entière, elle participe à l’adaptation et à l’évolution de la nature. Métamorphose formelle, elle constitue une véritable thérapie de l’image de soi et trouve une spécificité toute particulière dans le caractère définitif de son efficacité. Cette nouvelle morale du corps va dans le sens d’un renforcement de l’identité individuelle. Il ne s’agit plus de se conformer à un canon idéal de beauté et d’harmonie. La préoccupation contemporaine va dans le sens d’une morale de l’être beau.
Quelle que soit la réflexion philosophique que l’on peut avoir par rapport aux fantasmes de la fontaine de jouvence, quelles que soient les limites que l’on peut s’imposer par rapport aux techniques, la chirurgie esthétique en tant que phénomène culturel, efficace et durable dans les critères d’une société, est incontournable et irréversible.

Fig. 21 Léonard de Vinci à la recherche des proportions harmonieuses

Fig. 21 Léonard de Vinci à la recherche des proportions harmonieuses

Mystérieuse beauté
Et pour autant, malgré toute cette évolution et tous ces progrès, la beauté garde tous ses mystères. Philosophes, sociologues, psychologues et médecins s’évertuent à chercher une définition qui continue de leur échapper. Multiple, plurielle, variable, subjective, et pourtant universelle, la beauté échappe à toute tentative de standardisation ou de systématisation.
Léonard de Vinci et Albrecht Dürer ont cherché les secrets d’une correspondance harmonieuse, pour proposer des systèmes et des proportions que d’aucuns auront vite fait de considérer comme les canons de la beauté absolue. Fig.21
Le nombre d’or ou divine proportion, réalité mathématique indéniable, exerce une authentique fascination et se retrouve dans nombre d’œuvres, quand il s’agit d’en vérifier l’équilibre, la symétrie et l’harmonie. C’est ainsi le cas dans le domaine de l’architecture, la peinture, la sculpture et la musique, où l’on peut parler de rapports de proportions, d’harmonie, d’algorithmes et de constructions mathématiques. Il en va tout autrement lorsque l’on parle d’anatomie ou de beauté. Son utilisation dans ce domaine relève d’une généralisation abusive, d’hypothèses inexactes et irrationnelles, voire de dérapage mystique. On imagine mal une proportion unique, une clé universelle pour expliquer l’anatomie humaine et plus encore la beauté, par définition plurielle, subjective, culturelle, indéfinissable et intemporelle.

ORLAN. Série Self-hybridation 1998-2002.

Fig. 22 ORLAN. Série Self-hybridation 1998-2002.

La beauté ne saurait se mettre en équation et c’est là l’essence même de son fascinant mystère. La beauté évolue, se structure, s’épanouit, s’atténue, se transforme. Fort heureusement les critères de beauté ne s’imposent pas comme une dictature et à chacun de répondre à sa manière, en y apportant ses propres nuances. Fig.22
Ainsi chacun pourra sculpter sa propre statue et rompre définitivement avec la célèbre formule de Freud, « l’anatomie, c’est le destin », qui sans qu’elle le sache, a pesé comme une loi sur nombre de générations.

Dr Jacques Ohana est spécialiste en Chirurgie Plastique, Reconstructrice et Esthétique, Membre actif de plusieurs sociétés savantes, notamment la SOFCPRE, SOFCEP, ISAPS.

*Cet article a également fait l’objet d’un film réalisé en collaboration avec Dominique Paquet et visible sur internet :

www.dr-ohana.com/blog
www.youtube.com

Author: Body Language

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