Hypersensibilité cutanée

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Photo: Anna Dabrowska, Model: Eleonora @ DMG, Make up: Daniela Eschbacher, Coiffure: Kim Chincholle

 

Hypersensibilité cutanée

Le syndrome de la peau « sensible » augmente considérablement dans le monde et si l’on en connaît les caractéristiques, nous sommes loin d’en comprendre le processus physiopathologique expliquant son apparition. Mais de récentes découvertes établissent un lien entre hypersensibilité cutanée, sensibilité de certains récepteurs cellulaires, et état de stress des individus. Si les mécanismes ne sont pas encore bien compris, ces avancées nous offrent déjà de meilleures pistes thérapeutiques que le Dr Tiina ORASMAË-MEDER nous détaille.

D’après les statistiques, nous sommes confrontés à une nouvelle épidémie mondiale : de plus en plus de patients s’adressent aux dermatologues et spécialistes de la médecine esthétique avec une problématique très spécifique, celle de souffrir d’une « peau sensible ». La « sensibilité » de la peau est un terme relativement moderne – proposé par le célèbre dermatologue Albert Kligman en 1977. Quarante ans plus tard, la majorité des femmes européennes qualifient leur peau de « sensible » et déclarent être mal à l’aise dans leur vie quotidienne.

Qu’est-ce que l’hypersensibilité cutanée ?
Si les cosmétologues semblent parfaitement connaître la problématique de la peau sensible, la diagnostiquer n’est pourtant pas si évident. En effet, des recherches ont démontré que chez la majorité des individus considérant leur peau comme « sensible », aucun changements objectifs dans les caractéristiques de l’épiderme et du derme ne permettaient d’établir un tel diagnostic.

Qui sont ces patients à la « peau sensible » ?
Des enquêtes menées en Europe, aux États-Unis et au Japon, ont montré que chez les femmes, 50% d’entre elles déclarent avoir la peau sensible, contre seulement 30% chez les hommes.

  • Les Asiatiques sont plus susceptibles de considérer leur peau sensible que les Européens et les Américains. Les individus ayant la peau foncée ou noire, considèrent très rarement leur peau comme étant sensible, en comparaison aux individus ayant la peau claire, alors même que les réactions aux irritants cutanés ne diffèrent en réalité que très peu d’un phototype à l’autre.
  • Les jeunes considèrent plus souvent leur peau comme étant sensible, que les personnes âgées. Il existe plusieurs hypothèses expliquant cette différence de perception : elle peut être liée à une utilisation plus active de multiples cosmétiques ou à une évaluation plus émotionnelle de l’état de leur peau.
  • Les patients présentant une pathologie cutanée (rosacée, psoriasis, neurodermatite, eczéma, etc.) considèrent plus souvent leur peau comme sensible, que les personnes ayant une bonne santé cutanée, dont jusqu’à 80% des patients atteints de dermatite.
  • Les individus de phototype I selon la classification Fitzpatrick, souffrent plus souvent d’une sensibilité accrue de la peau, que les autres.

Caractéristiques communes aux peaux sensibles
Certains signes caractéristiques ont pu être observés chez la plupart des patients sujets à la peau sensible :

  • Une perte importante en eau trans-épidermique
  • Une quantité réduite de sphingolipides dans l’épiderme
  • Une augmentation de l’activité des glandes sudoripares
  • Une augmentation de l’activité du système nerveux cutané
  • Un stratum corneum endommagé
  • Un faible taux d’humidité de la couche cornée
  • Un stratum corneum trop fin
  • Des troubles pigmentaires
  • La présence d’érythème persistant ou son apparition en réponse à divers stimuli, y compris psycho-émotionnels.

La plupart de ces symptômes caractérisent aussi une condition cutanée régulièrement rencontrée en dermatologie : la peau sèche.

En effet, les peaux sèches sont également caractérisées par un amincissement de la couche cornée, un faible taux d’humidité de la peau, une augmentation de la perte en eau trans-épidermique, des troubles de la fonction barrière cutanée, un profil lipidique de l’épiderme modifié, voire la présence d’une variété de troubles pigmentaires.
En un mot, les manifestations de « sécheresse » et de « sensibilité » cutanée, sont très proches. Des observations pratiques le confirme : les patients ayant la peau sèche, déclarent souvent ressentir des sensations inconfortables, comme des picotements et des tiraillements, parfois même une douleur liée aux irritations ou à des lésions de la peau, des rougeurs et un teint de peau inégal. Nous l’avons vu, ces mêmes signes sont aussi caractéristiques de l’hypersensibilité.

Si nous pouvons en conclure qu’une peau sèche est donc presque toujours plus sensible et sujette aux irritations qu’une peau bien hydratée, les peaux grasses et mixtes peuvent également être considérées comme sensibles. Certains dermatologues prennent cela en compte lors des traitements contre l’acné et la rosacée.

Facteurs aggravants de l’hypersensibilité cutanée
De nombreux facteurs externes ont un impact sur l’augmentation de la sensibilité de la peau et l’apparition de sensations inconfortables.
L’une des premières raisons et certainement la plus courante, est l’utilisation de produits cosmétiques inadaptés ou trop agressifs, contenant des ingrédients irritants, dont nous pouvons en distinguer les principaux :

  • Alcool
  • Propylène glycol
  • Butylène glycol
  • Cocamidopropyl
  • Triaetanolamin
  • Résorcinol
  • Acide trichloroacétique
  • Les AHA, y compris lactique (l’effet dépendant de la concentration en acides et le pH de la solution)
  • Rétinol et ses dérivés.

Des effets similaires peuvent être observés à l’application topique de corticostéroïdes, dont l’utilisation conduit souvent à une perturbation de la fonction barrière cutanée et au développement d’un érythème locale chronique. Certaines procédures médicales esthétiques comme la dermabrasion, photothérapie, laser et chirurgie, peuvent aussi conduire à une hypersensibilité cutanée.

L’environnement extérieur comme l’exposition aux UV, les variations de température, le vent, la pollution urbaine et le tabagisme sont des facteurs potentiellement aggravants. En général, les changements de température et d’humidité peuvent entraîner une perturbation de la fonction barrière cutanée et activer l’apparition de symptômes d’hypersensibilité.

Aussi, le contact avec des produits chimiques lié à un travail en laboratoire ou cliniques médicales, dans la cuisine d’un restaurant ou dans un club de sport où il y a une piscine d’eau chlorée (malheureusement la natation en piscine conduit très souvent à une sensibilité accrue de la peau).

Manger trop épicé, trop chaud ou trop gras représente aussi un facteur aggravant. Mais bien évidemment, l’environnement idéal n’existe pas et la peau peut devenir plus sensible à tout moment sous l’influence de nombreux facteurs et événements aléatoires : détresse émotionnelle, stress psychologique, immunité affaiblie ou encore une maladie.

Comment naît l’hypersensibilité ?
En dépit du fait que le problème d’hypersensibilité de la peau fasse l’objet de nombreuses recherches par les laboratoires, une bonne compréhension de la physiopathologie du processus d’hypersensibilité de la peau n’a pas encore été publié.

À ce jour, nous savons que dans la plupart des cas d’hypersensibilité, nous rencontrons les caractéristiques suivantes :

Le syndrome de la peau « sensible »– Sécheresse sévère de la peau, quantité réduite de lipides épidermiques et dysfonctionnement de la fonction barrière cutanée
– Réactivité accrue du système vasculaire de la peau
– Perméabilité cutanée accrue pour les substances hydrosolubles
– Augmentation de l’activité de la réponse immunitaire locale
– Réduction de la résistance à l’irritation des alcalis
– Une réponse neurosensorielle à la stimulation plus prononcée.

Encore aujourd’hui, il reste impossible de définir exactement quelles structures de la peau sont responsables de l’activation des réactions aux stimuli. Des études ont démontré l’absence de caractéristiques significatives des réponses des cellules de l’épiderme et du derme, et n’ont pas trouvé de différences notables dans le métabolisme des matériaux de construction de la peau.

Ces dernières années seulement, ont été révélées les caractéristiques de la réponse de certains récepteurs cellulaires, en particulier ceux de la famille TRPV transitoire des récepteurs, dont l’activation provoque le développement de l’inflammation neurogène dans les structures plus profondes de la peau. Cependant, le mécanisme d’activation de ces récepteurs n’a pas encore été complètement clarifié – apparemment, les personnes ayant la peau sensible, ont une sensibilité accrue de certains récepteurs, ce qui conduit à l’inconfort et à des signes d’inflammation, en réponse à des facteurs chimiques ou physiques mineurs, ce qui n’est pas le cas chez les personnes ayant une peau résistante. L’origine de l’augmentation de la sensibilité du récepteur reste encore en question.

Des expériences récentes utilisant la résonance magnétique nucléaire ont montré que lors d’un contact de la peau avec irritant (dans l’expérience il s’agit d’une solution de 10% d’acide lactique), la réaction va s’effectuer dans des zones différentes du cortex cérébral, selon qu’il s’agit de personnes sujettes à une hypersensibilité cutanée ou de personnes ayant une peau résistante : le signal de stimulation prend une voie différente dans le système nerveux central. Cette réaction différente pourrait être congénitale ou alors se développer en raison d’un stress – donc l’origine de la sensibilité accrue de la peau se situerait au niveau du système nerveux central et probablement du cortex cérébral.
Ces résultats sont indirectement confirmés par les observations pratiques des dermatologues, qui ont constaté que les traitements par sédatifs, antidépresseurs ou autres types de thérapies apaisantes, conduisaient généralement à une amélioration générale de l’état de la peau. Les cosmétologues partagent les mêmes observations quant à l’amélioration de l’état de la peau sensible, sèche et irritée après des procédures de détente ou anti-stress.

Pistes thérapeutiques
D’après ces découvertes et ces observations pratiques, l’on pourrait donc envisager que la meilleure stratégie de traitement pour la peau sensible et irritée, consisterait en une thérapie complexe, impliquant non seulement l’utilisation quotidienne de produits topiques adaptés, mais également la mise en place de procédures de soins professionnels combinés à une analyse du mode de vie général du patient et de recommandations en vue de son amélioration.

Contrôle du stress et émotions positives
Avec une sensibilité accrue de la peau, il faut se rappeler que dans le contexte des expériences émotionnelles, du stress et des émotions négatives, il est très difficile de supprimer l’activation primaire des structures réceptrices des cellules de la peau, ce qui provoque le développement de tout le complexe de réactions d’hypersensibilité. Un effet anti-stress peut être exercé par le sport (bien sûr, le choix du type d’activité est très important et il convient de privilégier quelque chose qui soit source de plaisir et de joie), les promenades en plein air, de nouvelles expériences intéressantes, des procédures relaxantes et de bien-être (spa et massages), la méditation et les pratiques spirituelles, et enfin la psychothérapie.

Procédures professionnelles de soins cutanés
Des procédures professionnelles de soins de la peau visant à restaurer la fonction barrière cutanée et l’hydratation de la peau, ainsi que l’obtention d’un effet calmant et apaisant, sont tout à fait favorables.
En revanche, il convient d’éviter les techniques potentiellement traumatisantes telles que la dermabrasion, laser, photothérapie, chirurgie, injections ou peelings. L’utilisation d’ingrédients irritants dans les cosmétiques est aussi à éviter.
Des procédures utilisant des substances hydratantes telles que le glycérol, l’aloès, l’acide hyaluronique, le xyloglucane, l’acide glucuronique, les extraits d’algues, le centella asiatique, les sels de magnésium et certains peptides, fournissent en général de très bon résultats. L’exfoliation durant la procédure doit être douce, les effets thermiques et le froid sont à éliminer complètement.

Soins quotidiens à domicile
C’est une part très importante dans le traitement de l’hypersensibilité, que de nombreux patients ont tendance à sous-estimer.
Pour la peau sensible, l’élément le plus important du soin est le nettoyage : les nettoyants agressifs et l’utilisation de lingettes nettoyantes sont à proscrire, car ils peuvent accroitre la sensibilité, voire entraîner le développement de certaines pathologies. Le nettoyage de la peau sensible doit donc être doux, sans substances saponifiées ni dégraissantes, il doit préserver et améliorer la fonction barrière cutanée. Une bonne solution peut être l’utilisation d’agents nettoyants micellaires, mais qui devront être rincés à l’eau, car avec une sensibilité accrue de la peau, même de petites quantités de conservateurs ou de tensioactifs peuvent être irritantes. Bien sûr, l’eau doit être propre et si celle du robinet n’est pas de bonne qualité, il est conseillé d’utiliser une eau minérale.

L’usage d’un tonique apaisant, d’un lactosérum ou de préparations concentrées contenant des substances apaisantes et hydratantes ou des extraits végétaux est fortement recommandé. La sensibilité élevée de la peau, sa perméabilité supérieure à celle d’une peau saine, demandent un contrôle total sur l’utilisation des crèmes.
Il est également important d’expliquer au patient les risques de tenter des expériences cosmétiques hasardeuses, du type échantillons « anti-âge révolutionnaire » offerts dans les magasins et qui peuvent détruire tout effort précédent.
Enfin, une partie très importante du traitement des peaux sensibles est le choix des produits de protection selon les caractéristiques de la peau. Pour une peau sèche, des crèmes nourrissantes protectrices ayant un effet apaisant. Pour une peau grasse, privilégier les émulsions protectrices avec un effet anti-inflammatoire et apaisant.

Mode de vie et nutrition
Des recommandations sur le mode de vie et la nutrition peuvent s’avérer très efficaces, car il est presque toujours nécessaire d’apporter des modifications au régime alimentaire du patient.
Les aliments et les boissons qui ont un effet excitant, activent la circulation sanguine locale et contribuent généralement à l’augmentation de la sensibilité cutanée. Les boissons alcoolisées, thé et café, chocolat, plats chauds et épicés, certaines épices exotiques, sont à éviter jusqu’à stabilisation de l’état de la peau. La réintégration des aliments et boissons préférées dans l’alimentation doit être progressive et faite avec précaution, en observant les réactions de l’organisme.
L’augmentation de sa consommation en eau, fruits et légumes frais, herbes fraiches, poissons et fruits de mer, est pratiquement toujours positive pour l’état général du système digestif, aide à rétablir l’équilibre des vitamines et minéraux, qui améliorent non seulement l’état de la peau, mais aussi la santé globale.
Afin de maintenir sa peau au « calme », il faut aussi « endormir la vigilance » du système nerveux – la façon la plus simple et la plus abordable étant d’avoir une activité physique régulière : marche à pied, randonnée, différents sports actifs et de préférence des activités amusantes.

Conclusion
Le célèbre neuro-immunologiste français, le Professeur Misery, a déclaré : « La peau et le système nerveux sont des jumeaux qui passent leurs vies séparées et échangent des lettres ». Dans le processus de développement embryonnaire, la peau et le tube neural se développent à partir d’un même tissu et conservent en permanence la relation la plus étroite entre eux.
Tout ce qui affecte les intérêts du système nerveux affecte l’état de la peau, et tout ce qui arrive à la peau devient immédiatement « une affaire personnelle » du système nerveux qui active immédiatement les processus d’adaptation aux changements externes. Il est très important pour les dermatologues, cosmétologues et médecins esthétiques de prendre conscience que les fragiles et complexes paramètres de protection du système nerveux sont faciles à briser, mais difficiles à restaurer.
Tout traumatisme ou stress ont leur prix, et chez les patients ayant une tendance à l’hypersensibilité, ce prix est cher à payer.

Dr. Tiina Orasmäe-Meder est médecin esthétique, fondatrice et directrice de Meder Beauty Science (Suisse). Elle s’est spécialisée depuis plusieurs années dans le domaine de la création et développement de produits cosmétiques et protocoles professionnels d’application, ainsi qu’en cosmétovigilance.

 

Author: Body Language

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