X Factor(isation) de l’expertise médico-esthétique

X Factor(isation) de l’expertise médico-esthétique

Patrick-TracyDr Patrick TREACY, Médecin irlandais expert des complications liées aux injections, grand amateur de rock anglais et libre penseur, a mis ses écrits scientifiques sur la touche le temps des congés estivaux pour nous délecter de ce billet d’humeur…sans faux-semblants.

Il y a quelques années, je revenais du congrès AMWC de Monaco, dont le nombre de congressistes était proche des 10 000. Là-bas, on m’avait demandé de répondre à une interview pour une publication médicale anglaise, au sujet des nouveaux standards en médecine esthétique et où nous menaient les avancées de l’industrie cosmétique. Le journaliste attendait également mes commentaires sur la qualité du programme scientifique de conférences, des orateurs, et qui étaient exactement ces « experts » qui formaient la nouvelle génération de médecins.

Pendant que je réfléchissais à ce que j’allais lui répondre, je me tenais à l’entrée du Grimaldi Forum et regardais la horde ininterrompue de congressistes agglutinés le long des trottoirs étroits de la principauté méditerranéenne. L’air chaud et humide encore légèrement chargé des effluves d’essence d’une Ferrari venant de passer, m’offrait un plaisant changement aux nuits froides et pluvieuses, auxquelles nous faisions face depuis plusieurs mois à Dublin.

Nous avons emprunté le chemin avec le journaliste, continuellement bousculés par des congressistes presque frénétiques, tous désireux de rentrer dans leurs patries respectives pour commencer à injecter leurs patients avec la dernière « astuce en trois accords » fraichement apprise, combinant toxine botulique, seringue d’acide hyaluronique et un petit peu de la « potion topique » tout juste achetée.

Silencieusement, comme dans un rêve, j’ai regardé l’horizon Méditerranéen de la grande étendue bleue étalée devant moi.
À l’est, la Grèce et les souvenirs d’été de ma jeunesse, jouant de la guitare sur le lent ferry s’éloignant de l’île d’Ios et des Cyclades. La vie était si différente alors et mes souvenirs m’ont ramené sur l’île de Santorin, où les mouettes piquaient sur nous en criant, alors que je faisais face aux falaises rouges et gravissais les 587 marches qui m’attendaient. Le souvenir des eaux bleues étincelantes de la mer Égée et son air au parfum de myrte et d’eucalyptus, m’arrachèrent un instant.
À l’ouest, le rocher de Gibraltar. Cette enclave britannique où j’avais travaillé à l’hôpital Saint-Bernard en qualité de registraire des accidents et urgences, avant de traverser la vaste étendue du continent africain jusqu’à Capetown, à l’extrême sud de l’Afrique, où j’assistai aux désastres de l’épidémie de VIH. Cette expérience s’est avérée utile et bénéfique, lorsque plus tard j’ai à nouveau visité l’Afrique, afin de traiter à l’aide d’implants malaires, la lipoatrophie de patients atteints du VIH. J’ai remarqué alors que les patients en Ouganda n’avaient pas développé cette condition et émis l’hypothèse que les médicaments antirétroviraux occidentaux en étaient la cause, ce qui a été démontré par la suite.

J’avais envie de dire à ce journaliste que l’industrie esthétique évoluait d’année en année, mais selon moi, pas nécessairement pour le mieux. Puis mes pensées m’ont ramené à un autre temps, bien avant le début de la télé réalité ou du X Factor de Simon Cowell, lorsqu’il n’existait pas encore de raccourci au développement du talent et de l’expertise.
Obtenir un statut, nécessitait alors au moins une décennie et cela exigeait lutte, sacrifices et une honnête auto-évaluation. C’était une époque où un expert était reconnu comme une source fiable, en techniques ou connaissances et qui recevait l’autorité et le statut de ses pairs. La profession médicale reconnaissait cela en accordant aux individus, accréditation, titre ou certification de leurs compétences.

Malheureusement, aujourd’hui tout le monde semble soudainement être un expert en esthétique médicale, beaucoup ne possédant pourtant ni talent ni esprit innovant, la plupart n’ayant jamais écrit une seule publication scientifique ou n’ayant commencé à injecter des patients qu’au cours des dernières années.
Ce manque d’expertise était criant de vérité, lorsqu’au cours de lectures, un soi-disant expert n’était pas en mesure de reconnaître un cas d’hypersensibilité de Type 4, qu’un autre ne savait pas comment corriger l’élévation des sourcils, alors qu’un autre encore, demandait à ses patients de revenir à maintes reprises afin de corriger une ride du tiers inférieur du front exclusivement avec de la toxine, plutôt que de réaliser une simple injection de produit de comblement dermique.

TracyBL-13-2J’ai été choqué d’entendre deux « experts » déclarer à l’audience, qu’ils pouvaient inverser une occlusion vasculaire liée à une injection de comblement dermique avec trente unités d’hyalase, lorsque la dose requise est plus proche de vingt fois celle-ci. Pire, aucun de ces experts n’avait jamais utilisé cette enzyme au cours de leur pratique.

Le problème avec cette nouvelle approche à la manière d’un X Factor ou d’une entreprise, d’inviter des conférenciers qui présentent bien et parlent bien, c’est qu’ils ne mentionnent jamais les problèmes et souffrent d’un cruel manque d’expérience dans la façon de gérer les complications. Ils semblaient plutôt réciter le mantra bien huilé d’une quelconque entreprise qui s’acquittait de leurs frais.
Cela m’a horrifié de comprendre à quel point ce plan marketing corporate est simple ; prenez un groupe de médecins, habillez-les bien, envoyez-les en avion par-delà les mers, dites-leur qu’ils sont merveilleux et demandez-leur de ne jamais parler de potentiels problèmes. Ceci ne se produirait dans aucune autre branche de la médecine et je pense que ce ne devrait pas être le cas dans la nôtre.

Cela m’a troublé de penser que certains des conférenciers que j’avais écoutés, ont fait appel à moi durant des années pour corriger leurs complications liées à des injections de comblement dermique, mais dans cet univers merveilleux, de telles choses ne peuvent être mentionnées.

Et ce n’était pas seulement le problème des « experts » – une mésinformation plutôt bien établie était utilisée par les entreprises pharmaceutiques concurrentes, vendeuses de toxine, qui consistait à inviter des conférenciers ayant comparé les produits de leurs concurrents aux leurs, mais dans des dilutions qui n’étaient en aucun cas comparables.
Ce n’est pas la méthode scientifique rigoureuse que j’ai apprise et il m’apparaissait évident que l’ensemble de l’industrie esthétique gagnerait à être moins influencée par les intérêts commerciaux, et à laisser la médecine s’épanouir.

Je me raisonnais en me persuadant que si la situation était différente, le marché serait peut-être envahi par des praticiens moins attractifs, qui tireraient vers le bas les normes et les prix des procédures…mais non, en réalité, je comprenais à la fin de la journée que les fabricants ne se souciaient pas le moins du monde de la qualité des soins et encore moins des tarifs, car ils vendraient toujours leurs produits au même prix unitaire et à plus vaste échelle.
Ou peut-être étais-je simplement en train de vieillir et de constater que tout ce qui me tenait à cœur dans la médecine se diluait dans cette nouvelle ère de la médiocrité.

Dr. Patrick Treacy avec Dr. Jean Carruthers et Dr Tim Flynn.

Dr. Patrick Treacy avec Dr. Jean Carruthers et Dr Tim Flynn.

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Dr. Patrick Treacy

J’ai déjà fait l’analogie avec l’émission de musique télévisée X Factor de Simon Cowell. Pour ceux qui l’ignorent peut-être, les émissions de téléréalité de ce type ont été beaucoup critiquées, notamment par Sting qui les voit comme un « karaoké télévisé » composé de participants encouragés à « se conformer aux stéréotypes ».
L’artiste britannique Damon Albarn est quant à lui allé encore plus loin en déclarant que cela créé un état d’esprit suggérant que vous pouvez obtenir ce que vous voulez sans effort et qu’il est facile d’acquérir statut et renommée.
Eh bien, les analogies sont là et elles sont assez faciles à associer avec notre propre industrie. Le musicien américain Moby souligne lui aussi à quel point la musique devient bas de gamme, lorsque l’on dicte aux chanteurs le « style » et le « look » qu’il doivent suivre, tout comme la chanteuse Charlotte Church qui affirme que ces émissions « ne s’intéressent aucunement aux véritables compétences artistiques, ni au talent ».
Finalement, les déclarations de ces artistes reflètent une certaine réalité de notre industrie esthétique, au sein de laquelle se développe une nouvelle génération de médecins satisfaits d’apprendre une nouvelle « astuce en trois accords » l’espace d’un week-end, enseignée par un confrère l’ayant lui-même tout juste apprise.

Le pire avec ces fortes similitudes, est qu’elles montrent à quel point cela redéfinit lentement mais sûrement notre culture. Cela renvoi au plus grand nombre l’impression que le produit final se conforme à chacun en particulier, alors que nous savons à quel point les entreprises s’emploient uniquement à concevoir des solutions rapides pour vendre autant d’unités que possible en un temps record.

C’est certainement symptomatique de profonds changements sociétaux – mais pour ceux d’entre nous qui avons la musique dans la peau, ça fait mal…

Dr Patrick Treacy est Président élu de la Faculté d’esthétique de la Royal Society of Medicine (Londres), Président de l’Irish Association of Cosmetic Doctors, Représentant Régional de l’Irlande pour la British Association of Cosmetic Doctors. Membre honoraire du conseil du World Medical Trichologist Association. Membre de la Royal Society of Medicine et de la Royal Society of Arts (Londres). Ambassadeur d’honneur à la Michael Jackson Legacy Foundation et à la Haiti Leadership Foundation, qui a ouvert des orphelinats en Haïti et au Libéria l’année dernière. Il détient des diplômes d’honneur en biologie moléculaire et en médecine et a reçu la médaille d’or Norman Rae du Royal College of Surgeons à Dublin. Il a également été recompensé par de nombreux prix académiques nationaux et internationaux, y compris ceux des MyFaceMyBody Awards à Londres en 2012, 2013 et 2016 pour « innovations en médecine esthétique » et « greffe capillaire ». Il a également remporté le prestigieux prix de l’AMEC à Paris en 2014 et 2016 pour ses recherches sur les patients atteints de cancer et les complications dues aux injections de comblement dermique. Sa clinique a été élue en 2016 « Meilleure clinique d’esthétique en Irlande » et lui-même a été élu la même année « Meilleur médecin esthétique de l’année au Royaume-Uni et en Irlande».

Il a écrit ou co-écrit plus de 200 publications dans des revues médicales et scientifiques et a publié de nombreux articles approuvés par ses pairs dans ces disciplines, y compris une étude sur l’incidence croissante du mélanome malin cutané pour la Mayo Clinic, Rochester en 1990. Il a été pionnier dans les techniques d’implants faciaux pour la lipodystrophie liée au traitement du VIH et en thermocoagulation veineuse par radiochirurgie. Il a remporté des prix d’innovation pour l’utilisation de la photothérapie 633nm dans le rajeunissement facial et l’utilisation de PRP dans la greffe capillaire. Il est formateur expert en esthétique médicale et a formé plus de 800 médecins et infirmières à travers le monde. Il est également un un conférencier internationalement renommé et intervient régulièrement dans des émissions de télévision et de radio nationales, dont le Today Show, Ireland AM, CNN, Dr. Drew, RTE, TV3, Sky News, BBC et Newsweek.

Author: Body Language

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